Le Conseil de la qualité de l’eau poursuit son étude sur le déclassement des centrales nucléaire

10 mars 2020
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Comment fournir suffisamment d’énergie pour répondre aux besoins d’une population toujours plus nombreuse et lui procurer un niveau de vie élevé tout en réduisant les gaz à effet de serre produits par les combustibles fossiles à l’origine de la crise climatique à l’échelle mondiale?

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies a démontré à maintes reprises l’impérieuse nécessité de réduire les émissions de carbone à l’échelle mondiale si nous voulons échapper aux pires répercussions des changements climatiques. Le nucléaire est une des technologies de production d’électricité sans carbone (tout comme les énergies géothermique, hydroélectrique, solaire et éolienne) qui sont venues remplacer les centrales alimentées au charbon. En 2018, l’industrie nucléaire a produit 50 p. 100 de l’électricité sans carbone aux États‑Unis, et répondu à environ 20 p. 100 des besoins au Canada.

Or, à cause de déchets particulièrement radioactifs qui demeureront toxiques pendant des milliers d’années et d’options contestées pour leur entreposage permanent, l’industrie nucléaire est une arme à double tranchant.

Compte tenu de l’expansion rapide que l’on prévoit dans les prochaines décennies du côté des installations de stockage des énergies éolienne et solaire, des batteries d’accumulateurs et du déclassement progressif des centrales nucléaires, il faut s’attendre, selon toute vraisemblance, à ce que le ratio de production d’électricité sans carbone attribuable au nucléaire continue à reculer au Canada et aux États-Unis.

Cependant, face à l’urgence de « décarboniser » les économies mondiales, le déclin annoncé du nucléaire pacifique a relancé un débat déjà vif au sujet du rôle qu’il convient de réserver à l’énergie nucléaire par rapport aux autres technologies de production d’électricité sans carbone.

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Production d’électricité prévue aux États-Unis jusqu’en 2050. Source : EIA

 

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Production d’électricité prévue au Canada jusqu’en 2040. Source : ONE

Pendant que ce débat bat son plein, se pose le dilemme des quelque 130 000 tonnes de combustible nucléaire irradié (déchets fortement radioactifs) produits depuis les années 1950, époque où le Canada et les États-Unis ont commencé à miser sur le nucléaire pour répondre à leurs besoins de production d’électricité. En attendant l’ouverture d’installations de stockage souterrain permanent dans les deux pays, les déchets sont entreposés en surface dans chacun des complexes nucléaires, dont les 14 centrales commerciales situées sur les rives des Grands Lacs. Ce volume devrait doubler d’ici 2050 et alors poser un défi de taille quant aux solutions de stockage techniquement viables et à leur acceptabilité sociale.

Toute solution proposée exige que l’on fasse la part entre les facteurs environnementaux, sociétaux et économiques, et qu’on accepte le compromis. C’est pourquoi le Conseil de la qualité de l’eau des Grands Lacs de la Commission mixte internationale poursuit son étude des répercussions du déclassement des centrales nucléaires sur la qualité de l’eau.

En octobre 2019, le Conseil a publié un rapport de synthèse et une carte interactive SIG au sujet des 38 réacteurs et 14 complexes nucléaires dans le bassin des Grands Lacs (en anglais seulement).

Bien que les divers complexes contiennent des quantités inégales de déchets nucléaires et puissent adopter des stratégies différentes pour le déclassement de leurs installations respectives, aucun d’eux ne saurait se soustraire aux obstacles majeurs que pose l’acceptabilité sociale du stockage de déchets radioactifs, quel qu’en soit le volume.

Dans le sud-ouest de l’Ontario, par exemple, le comté de Bruce compte deux collectivités qui s’opposent sur la question de l’élimination des déchets nucléaires

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Capture d’écran de la carte interactive SIG montrant les collectivités qui seraient prêtes à accueillir l’installation de stockage souterrain permanent de combustible nucléaire irradié, ainsi que les réservoirs d’entreposage provisoires du Canada. Photo : CMI - Ryan C. Graydon

 

Feu vert pour un processus de sélection d’un lieu de stockage permanent et feu rouge pour un autre

Dans le cadre de son plan de gestion du combustible nucléaire irradié, le Canada a demandé à la Société de gestion des déchets nucléaires (SGDN) de choisir, d’ici 2023, un site à privilégier pour une installation de stockage permanent dans une région où les résidents accepteraient le projet en toute connaissance de cause.

À la fin de 2019, la municipalité de South Bruce, dans le comté de Bruce, en Ontario, est devenue l’une des deux collectivités finalistes à s’être portée volontaire pour accueillir le dépôt en formation géologique profonde (DFGP) de la totalité du combustible nucléaire irradié (déchets fortement radioactifs) du Canada. South Bruce se trouve sur le territoire traditionnel de la nation Ojibway de Saugeen, près de la centrale nucléaire Bruce de la société électrique Ontario Power Generation (OPG), dans le bassin hydrographique du lac Huron. L’autre finaliste est la municipalité d’Ignace, au nord de l’Ontario, dans le bassin de la baie d’Hudson.

La SGDN a annoncé avoir conclu des ententes avec les propriétaires fonciers de South Bruce qui vont permettre la tenue d’études sur le potentiel que présente la formule des dépôts en formation géologique profonde pour les déchets fortement radioactifs. Cependant, l’idée d’accueillir une installation de stockage permanent ne fait pas l'unanimité parmi les résidents et les élus de la région.

Par ailleurs, après un rejet par 86 p. 100 des résidents s’étant exprimés lors d’une consultation, la société OPG a récemment renoncé à son projet d’installation de stockage souterrain de déchets radioactifs de faible à moyenne activité à sa centrale nucléaire de Bruce, sur le territoire traditionnel de la nation Ojibway de Saugeen.

La société ontarienne va relancer le processus, devant s’échelonner sur une vingtaine ou une trentaine d’années, pour trouver des collectivités de la province qui seraient prêtes à accueillir ce genre d’installation. Dans ce contexte, elle consultera la population en général, ainsi que les Premières Nations et les Métis, elle réalisera des évaluations environnementales et demandera les autorisations nécessaires à la Commission canadienne de sûreté nucléaire, qui est l’organisme de réglementation fédéral responsable.

D’ici là, les déchets radioactifs de faible et de moyenne activité produits par les trois centrales nucléaires d’OPG en Ontario – Bruce A&B, Darlington, et Pickering A&B – continueront d’être transportés et entreposés indéfiniment à l’installation de gestion des déchets en surface de Western, à la centrale nucléaire de Bruce, sur les lieux mêmes où l’OPG proposait la création d’un espace de stockage souterrain permanent.

Du côté américain des Grands Lacs, les déchets radioactifs de faible activité produits par les 11 centrales nucléaires sont transportés à l’installation d’Energy Solutions, à Clive (Utah) ou chez des spécialistes du contrôle des déchets, à Andrews (Texas) pour être définitivement éliminés.

Le Conseil de la qualité de l’eau poursuit son étude

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Les membres du groupe de travail assistent à une séance d’information sur la gestion du combustible nucléaire irradié entreposé dans des voutes en béton sur le site de Big Rock Point, près de Petoskey (Michigan). Crédit photo : Entergy/Nick Culp

À la fin février, le groupe de travail sur les questions environnementales héritées, qui relève du Conseil de la qualité de l’eau, a convoqué une table ronde communautaire et visité le site de Consumers Energy à Big Rock Point, près de Petoskey (Michigan), afin de se renseigner sur le seul complexe nucléaire du bassin des Grands Lacs à être déclassé.

Le site est exceptionnel du fait que les structures ont été démantelées et que plus de dix ans se sont écoulés depuis qu’il a été libéré des contraintes de son permis d’exploitation et de la surveillance réglementaire. L’installation indépendante de stockage du combustible irradié est toujours sur les lieux et demeure sous licence de la Commission de réglementation nucléaire des États-Unis en attendant que le gouvernement fédéral en autorise l’élimination définitive.

Le Conseil tiendra un atelier d’experts ce printemps afin de recueillir d’autres commentaires qui serviront à documenter le rapport assorti de recommandations qu’il doit présenter à la CMI à l’automne 2020.