Les Grands Lacs avant l’Accord de 1972 sur la qualité de l’eau

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Kevin Bunch
19 avril 2022
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Au cours des deux derniers siècles, l’occupation par les non-autochtones et la révolution industrielle ont radicalement changé la qualité de l’eau des Grands Lacs. De nouvelles activités économiques et de nouveaux centres d’intérêts culturels sont apparus, tandis que les lacs ont accueilli de nouvelles espèces (souvent indésirables) et ont été la cible d’une pollution industrielle, agricole et urbaine.

Pour le Canada et les États-Unis, l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs de 1972 a pavé la voie à une mobilisation commune contre ces fléaux, et les deux pays ont par la suite accompli beaucoup de progrès. Le 15 avril 2022 marque d’ailleurs le 50e anniversaire de la signature de l’Accord.

Toutefois, ce n’est pas l’Accord qui a marqué le début des efforts de restauration des lacs, puisque, depuis sa création en 1909, la Commission mixte internationale (CMI) s’occupe des questions de qualité de l’eau des Grands Lacs. L’article IV du Traité relatif aux eaux limitrophes précise que « les eaux définies au présent traité comme eaux limitrophes non plus que celles qui coupent la frontière ne seront d’aucun côté contaminées au préjudice des biens ou de la santé de l’autre côté. » C’est dans ce cadre (plus limité que l’ensemble de l’Accord) que les gouvernements ont, à plusieurs reprises avant l’Accord, demandé à la CMI d’évaluer l’eau des Grands Lacs et de formuler des recommandations.

Étude de la qualité de l’eau dans les années 1910

La CMI a réalisé sa première évaluation de la qualité de l’eau des Grands Lacs en 1913 et publié son rapport final en 1918. Les gouvernements du Canada et des États-Unis avaient expressément demandé à la CMI de déterminer les points d’origine et l’étendue de la pollution dans toutes les eaux limitrophes, y compris dans les Grands Lacs. La CMI devait repérer les sources de pollution, déterminer si elles avaient un impact sur l’autre pays et formuler des recommandations pour prévenir d’autres problèmes du genre. À l’époque, on s’intéressait principalement à la contamination bactérienne dans les Grands Lacs par les réseaux d’égout riverains et par les navires. La détection se faisait par prélèvement d’échantillons près des grandes villes et des voies interlacustres.

La CMI a surtout trouvé des eaux contaminées autour des villes et des villages bordant les Grands Lacs, en particulier là où la présence de navires étaient la plus forte.

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La rivière Détroit, vers 1915. Source : Library of Congress

Le rapport a indiqué que la rivière Détroit et le cours inférieur de la rivière Niagara étaient particulièrement inadaptés à l’occupation humaine en raison de la contamination bactérienne des villes de Detroit et de Buffalo, qui touchait les résidents des deux pays.

La CMI a souligné que les eaux d’égout brutes, non traitées, déversées dans les lacs étaient la principale cause des flambées de fièvre typhoïde dans la région. La CMI a donc recommandé que l’on mette fin au rejet d’eaux usées non traitées dans les cours d’eau et les lacs, que l’on purifie l’eau des réseaux publics d’approvisionnement en eau potable, que les navires stérilisent les eaux usées avant de les rejeter et qu’ils purgent le moins possible leurs ballasts à proximité de prises d’eau.

Le rapport de 1918 faisait bien état de sources de pollution industrielles et chimiques, mais on considérait à l’époque que cette pollution était limitée et locale, ce qui échappait donc à la portée de la demande des deux gouvernements. Dans son rapport, la CMI a indiqué que, si des mesures préventives n’étaient pas prises, la pollution due à ces déchets aurait un effet particulièrement préjudiciable, et la Commission a suggéré aux gouvernements d’examiner la question plus à fond et d’envisager l’adoption de nouveaux règlements. Dans un document datant de 1961, la CMI a ensuite précisé que les gouvernements avaient renoncé à leurs efforts pour régler ces questions en raison des préoccupations suscitées par la Première Guerre mondiale.

Regain d’intérêt pour la pollution au milieu du siècle

De 1913 à 1946, la pollution industrielle a continué de s’aggraver dans la région à mesure que la population autour des lacs explosait et que l’industrie connaissait une expansion rapide.

Au milieu du XXsiècle, le Canada et les États-Unis ont commencé à adopter de nouvelles lois pour lutter contre divers types de pollution, après avoir constaté une détérioration des conditions environnementales notamment dans une série de rapports scientifiques ayant porté sur les dommages causés à la faune, aux habitats et aux personnes. C’est ainsi qu’en 1948, le gouvernement américain a adopté le Federal Water Pollution Act, sa première loi importante sur la contamination de l’eau.

En 1946 et 1948, le Canada et les États-Unis ont approuvé la formation du Lakes Superior-Huron-Erie Advisory Board (Conseil consultatif des lacs Supérieur, Huron et Érié) et du Lakes Erie-Ontario Advisory Board (Conseil consultatif des lacs Érié et Ontario) de la CMI. La CMI a chargé chacun d’eux de surveiller la pollution dans les voies interlacustres des Grands Lacs. Les conseils se sont concentrés sur la pollution industrielle et chimique, un problème qui n’avait cessé de s’aggraver depuis le rapport de 1918.

De 1946 à 1950, une deuxième étude sur la pollution transfrontalière a porté sur les eaux usées, la pollution d’origine chimique et industrielle, ainsi que sur la contamination due aux activités de dragage des chenaux et aux déchets rejetés par les navires. Les auteurs ont conclu que les voies interlacustres, les cours d’eau et le lac Sainte-Claire étaient pollués contrairement aux exigences du traité et ont formulé des recommandations sur la façon de réparer les dommages et proposé un plafonnement des polluants.

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Le lac Okonoka (Belle Isle), dans la rivière Détroit, a été coupé du réseau hydrographique dans les années 1950. Un projet, terminé en 2020, a permis de rétablir cette connexion. Sources : Friends of the Detroit River/EPA

Puis, en 1961, la CMI a produit un autre document, intitulé « Safeguarding Boundary Water Quality », qui traite des progrès réalisés depuis les années 1950. Entre 1948 et 1959, on a constaté eu une diminution marquée du volume d’hydrocarbures et de composés phénoliques rejetés dans les Grands Lacs, tandis que les cyanures chimiques et les solides en suspension sont tombés à environ la moitié de ce qu’ils représentaient en 1948. De plus, les villes de la région ont construit de nouvelles stations municipales de traitement des eaux pour lutter contre la contamination bactérienne.

Les dernières années avant l’Accord et la première évaluation

À la fin des années 1960, les préoccupations environnementales avaient atteint leur paroxysme dans les deux pays. Les médias nationaux venaient de déclarer que la rivière Cuyahoga et le lac Érié étaient « morts » en raison d’une quantité excessive de nutriments et d’un manque d’oxygène, ce qui a incité le gouvernement américain à agir.

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Titre du Chicago Tribune, 25 août 1967. Source : Give Earth a Chance: Environmental Activism in Michigan

Le Congrès américain a adopté des modifications importantes à la Clean Air Act et à la Clean Water Act, et, en 1970, le président Richard Nixon a créé l’Environmental Protection Agency chargée de surveiller l’application de ces lois historiques.

Dans le même temps, au Canada, la Loi sur le ministère de l’Environnement de 1971 créait Environnement Canada, tandis que la Loi sur les ressources en eau du Canada énonçait les responsabilités des provinces et du gouvernement fédéral en matière d’utilisation et de conservation de l’eau. Les villes se sont mises à construire des réseaux d’égout ou à les rénover afin de répondre aux exigences de l’Accord Canada-Ontario de 1971 sur la qualité de l’eau et la santé de l’écosystème des Grands Lacs.

Enfin, en 1972, les deux pays signaient le premier Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs, un mécanisme stratégique binational axé sur la réduction des apports de phosphore et de la pollution visible. Cet accord prévoyait la création d’un bureau régional des Grands Lacs de la CMI pour aider à gérer les activités du nouveau Conseil de la qualité de l’eau des Grands Lacs.

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La rivière Cuyahoga en feu en 1952. Source : Cleveland Press Collection/Cleveland State University

En 1973, le Conseil de la qualité de l’eau des Grands Lacs de la CMI présentait son premier rapport d’évaluation. Celui-ci a révélé que l’eau du lac Supérieur était de bonne qualité dans l’ensemble, sauf pour des zones localisées (notamment autour de la baie Silver, au Minnesota). La situation était semblable dans le cas du lac Huron, à l’exception de la baie Saginaw, où la rivière Saginaw était une source de contaminants chimiques.

Le lac Michigan présentait des problèmes de contamination chimique de la vie aquatique dans les secteurs du sud et du milieu du lac, tandis que le lac Érié souffrait de proliférations d’algues et d’un problème de faible teneur en oxygène. Le lac Ontario a souffert de la pollution par les nutriments rejetés tout le long de ses rives, mais surtout à hauteur de Toronto, de Hamilton, de St. Catharines et de Rochester. Enfin, la pollution présente dans les voies interlacustres a continué d’être un problème, tout comme dans les années 1910.

Le contrôle de la pollution industrielle a débuté à plus petite échelle dès 1973, et des règlements et des procédures judiciaires ont forcé le mouvement sur certaines questions clés. De nouveaux règlements visant à éliminer le phosphore des détergents et des contrôles généralisés de la teneur en nutriments ont réduit la prolifération des algues ainsi que la taille des zones à faible teneur en oxygène dans les lacs. En outre de nouvelles lois dans les deux pays ont permis de réduire l’introduction de pesticides dans les lacs. Des règlements visant à gérer l’élimination des déchets par les navires étaient également en cours d’élaboration aux États-Unis et allaient entrer en vigueur au milieu des années 1970. Le Canada envisageait de prendre des mesures semblables.

La Convention internationale pour la prévention de la pollution par les navires, signée en 1973 — qui imposait une interdiction mondiale au rejet de substances contaminées par des hydrocarbures à partir de navires se trouvant à moins de 50 milles du rivage, ainsi qu’une limitation des rejets partout ailleurs — a joué un rôle clé dans le contrôle des déchets à bord des navires. Dans les Grands Lacs, le Canada et les États-Unis ont exigé que les navires isolent les ballasts pour éviter la contamination par les hydrocarbures et qu’ils installent des séparateurs d’huile (OWS) dans les salles des machines. Ces exigences allaient être intégrées à l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs de 1972 et élargies dans des mises à jour ultérieures.

En 1971, les rivières Detroit et Niagara demeuraient parmi les zones les plus polluées des Grands Lacs.

En 1971, un rapport sommaire de la CMI portant sur les travaux de nettoyage effectués dans la rivière Niagara depuis 1967 a révélé que le côté canadien du cours supérieur de la rivière présentait globalement des eaux de bonne qualité, mais que des contaminants étaient présents en excès ailleurs. Cela dit, la CMI a constaté que les gouvernements réalisaient des progrès, les municipalités modernisant ou construisant des usines de traitement des eaux de part et d’autre de la rivière et les sites industriels se dotant de leurs propres systèmes de traitement — quoique pas toujours dans les délais fixés par l’État de New York et par l’Ontario. Le Conseil de la qualité de l’eau a réexaminé cette question dans un rapport de 1973 qui indiquait que les délais tardifs demeuraient un problème.

Entre-temps, la rivière Détroit a connu une contamination considérable par les rejets industriels et les eaux usées de la région de Detroit (et, dans une moindre mesure, de Windsor), même si la partie supérieure de la rivière à 10 milles au nord des deux villes était relativement saine. En 1971, Detroit a commencé à contrôler ses eaux usées à mesure que de nouvelles installations étaient mises en service.

La qualité de l’eau des Grands Lacs de nos jours

Les Grands Lacs sont en bien meilleur état de nos jours. La CMI et les gouvernements ont recensé de nombreux problèmes qui accablent encore les eaux de ce grand bassin, comme les changements climatiques, la pollution par les nutriments, les espèces envahissantes et les produits chimiques, mais les efforts continus de nettoyage et la réglementation ont fait une différence visible. Ces dernières années, la Great Lakes Restoration Initiative des États-Unis et l’Initiative de protection des Grands Lacs, du côté canadien, ont augmenté le financement, ce qui a permis d’accélérer considérablement le rythme des travaux visant à protéger, à restaurer et à améliorer la qualité de l’eau des lacs.

Des décennies de pollution avaient été à l’origine de l’état déplorable dans lequel se sont retrouvés les Grands Lacs quand le Canada et les États-Unis ont signé le premier Accord relatif à la qualité de l’eau. Il faudra des décennies pour réparer ce lourd passif. Il convient toutefois de souligner que, pendant plus d’un siècle, la CMI a mené des études et aidé les gouvernements à améliorer la qualité de l’eau des lacs. La CMI demeure prête, disposée et apte à poursuivre cet effort pendant 50 autres années, voire plus, dans le cadre de l’Accord relatif à la qualité de l’eau dans les Grands Lacs.

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Rapport d’écart moyen de la pollution dans le bassin des Grands Lacs mesuré à partir de la contamination des poissons. Dans ce cas, des nombres négatifs indiquent une qualité de l’eau supérieure. Source : Environnement et Changement climatique Canada/Agence de protection de l’environnement/Rapport technique sur l’état des Grands Lacs 2019

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Kevin Bunch is a writer-communications specialist at the IJC’s US Section office in Washington, D.C.